Projet pharaonique, la mer saharienne germa, à la fin du XIXe siècle, dans l’esprit fécond d’un ingénieur militaire français : François-Elie Roudaire. A l’époque, la France vient d’inaugurer le canal de Suez et la période est propice aux projets d’envergure. Le principe paraît simple en apparence. Il s’agit de permettre à la mer d’entrer dans le désert du Sahara via les chotts tunisiens de la région de Gabès. Les chotts constituent des lacs salés présents dans la région de Gabès. Le but étant, à terme, de faire reverdir le désert.

La mer saharienne : le projet de Roudaire

Le contexte de germination de l’idée de mer saharienne est celui d’une France affaiblie sur le plan géopolitique, puisqu’elle a perdu l’Alsace et une partie de la Lorraine. Le 15 mais 1874, Roudaire publie dans La Revue des Deux Mondes. Pour un budget estimé à 20 millions de francs, il propose de créer une mer de 16 000 km2 qui pourrait favoriser l’émergence d’une oasis de 600 000 hectares. Ses buts sont multiples : autant économiques qu’humanistes, en apportant un travail aux populations locales et la civilisation occidentale. Parmi ses fervents soutiens, le jeune ingénieur de l’armée peut compter sur Ferdinand de Lesseps, géniteur du canal de Suez, ainsi que sur Henri Duveyrier et sur la Société de géographie de Paris. Une expédition se rend sur place en décembre 1874, sous la houlette de Roudaire lui-même afin de déterminer le niveau zéro qui constituerait le rivage de cette mer intérieure.

Un projet serpent de mer ?

Même si l’Etat soutient le projet et les différentes expéditions, des voix scientifiques s’élèvent pour souligner l’infaisabilité de cette mer saharienne. A l’instar du géologue Edmond Fuchs ou d’Auguste Pomel. Roudaire ne s’entoure d’aucun géologue, botaniste ou naturaliste pour ses expéditions sur le terrain. Lors de sa deuxième expédition, l’ingénieur doit se rendre à l’évidence : s’il veut mener à bien son projet, il lui faudra creuser dans le calcaire. Son rapport fait état de ces freins, mais en les minimisant. En novembre 1878, Roudaire repart avec un ingénieur géologue et une équipe chargée de sonder les sols. Suit un second rapport, peu différent du premier. Les détracteurs de l’instigateur du projet soulignent que le terrain n’est pas favorable à la création d’une mer : l’évaporation, l’infiltration dans le sable ou encore la faible déclivité du canal prévu pour acheminer l’eau compromettent sa faisabilité.

La mer saharienne : un projet qui fait flop

Malgré la pugnacité de Roudaire et de de Lesseps, une commission parlementaire demandée par le Président du conseil de l’époque Charles de Freycinet, rend finalement un avis défavorable concernant le projet, et ce, de manière définitive. Mais Ferdinand de Lesseps ne se le tient pas pour dit. Il créer la Société de la mer intérieure au capital de 200 000 francs et achète des milliers d’hectares dans la région de Gabès à l’endroit souhaité pour la création de la mer saharienne. Mais l’affaire périclite et l’inventeur du Canal de Suez est contraint de vendre.

La mer saharienne, nouvelle Atlantide ?

Si la mer saharienne n’a jamais vu et ne verra sans doute jamais le jour, elle alimente bien des fantasmes. Des archéologues allemands croyant y avoir détecté, dans les années 1920, les ultimes traces de la mythique Atlantide. En 1983 d’autres projets sont évoqués, notamment pour convoyer le pétrole saharien ou transformer les oasis de Nefta ou Tozeur en station balnéaire rentable. Cette épopée, symptomatique de l’esprit pionnier du XIXe siècle, donna également naissance à une oeuvre de fiction : L’invasion de la mer. Cet ultime roman d’aventure du génial Jules Verne, paru en 1905, raconte comment M. De Schaller, un ingénieur français, est chargé par la société française de la mer saharienne de relancer un projet d’irrigation au Sahara. Mais autochtones et touaregs expatriés sont farouchement opposés à ce projet.  De nombreux thèmes y sont abordés dont la confrontation de la vie au Sahara avec les sciences et techniques modernes.